
Un soir, alors qu’il gravissait un ruisseau escarpé, il finit par atteindre une crête, exténué par le poids de son sac rempli de pierres collectées en chemin. Son dos était trempé de sueur. Le sommet de la montagne était nu, balayé par le vent, avec pour seule végétation de hautes herbes de chaume.
Le soleil déclinait rapidement, et il comprit qu’il devrait passer la nuit sur place. Il y était préparé.
Alors qu’il profitait de la fraîcheur du vent qui remontait les pentes et qu’il contemplait le paysage alentour, il aperçut une silhouette s’avancer le long de la crête. L’homme avait une excellente vue et distingua bientôt les traits de l’inconnu : c’était un moine vêtu d’une robe noire, maigre et austère. Il avançait droit vers lui.
L’homme portait un chapeau conique qui dissimulait son visage, mais sa silhouette efflanquée était évidente.
Le vieil homme trouva cela étrange :
« Il n’y a pas de moines errants dans cette région… Et il n’est même pas habillé pour la marche en montagne. D’où vient-il ? Où va-t-il ? Même les habitants du coin n’empruntent pas ce sentier. »
Le moine s’approchait inexorablement. Lorsqu’il ne fut plus qu’à une distance d’environ deux mètres, le vieil homme l’interpella :
— « Mon bon moine, où allez-vous donc ? »
Une rencontre troublante
Le moine ne répondit pas. Il ne ralentit ni n’accéléra le pas, passant simplement à côté du vieil homme sans un mot. Ce dernier s’écarta pour lui laisser le passage et observa l’inconnu s’éloigner le long de la crête, avant de disparaître dans un bosquet.
« Serait-il en plein vœu de silence ? » songea le vieil homme.
« Mais s’il descend vers le village, il fera nuit noire avant qu’il n’arrive… »
C’est alors qu’il remarqua un phénomène étrange.
À mesure que le moine s’approchait, son sac à dos semblait devenir de plus en plus lourd. Lorsqu’il fut juste à sa hauteur, le poids devint presque insupportable, comme si une force invisible l’écrasait. Mais dès que le moine s’éloigna, le sac retrouva son poids initial.
De retour au village, il demanda aux habitants s’ils avaient aperçu un moine passer, mais personne ne l’avait vu.
Un visage récurrent
Les années passèrent, et le vieil homme poursuivit ses expéditions en montagne. Puis, un automne, alors qu’il explorait une autre région reculée, il croisa à nouveau ce même moine.
Son apparence n’avait pas changé : mêmes vêtements noirs, même silhouette décharnée. Quelqu’un lui suggéra qu’il avait peut-être confondu ce moine avec un autre, mais il balaya cette idée d’un revers de main :
« Impossible d’oublier un tel visage, surtout après l’avoir croisé en pleine montagne. »
Quelques années plus tard, il le vit encore une fois. Dans une autre montagne. Dans la même tenue. Cette fois, il ne tenta même pas de lui parler. Il se contenta de réciter intérieurement :
« Namu Daishi Henjō Kongō » (une prière bouddhiste)
Un moine… ou une présence sinistre ?
Quelqu’un fit remarquer qu’il était naturel d’invoquer Kūkai, le fondateur du bouddhisme Shingon, puisque la scène se déroulait sur l’île de Shikoku, connue pour son pèlerinage des 88 temples.
Mais le vieil homme expliqua qu’il avait récité cette prière pour une toute autre raison.
« Au début, j’ai cru qu’il s’agissait d’un moine respectable. Mais après réflexion, je suis persuadé qu’il n’était pas humain. C’était une créature surnaturelle, peut-être un mononoke. »
Bien que le moine ne lui ait jamais fait de mal, il émanait de lui une aura bien plus oppressante que toutes les autres rencontres étranges que le vieil homme avait pu faire en montagne…